Archives

Montrez-moi vos mains d’Alexandre Tharaud

 

Ce livre est présenté en trois parties :

« Naissance », son histoire, une sorte de biographie.

« Désir », ce qu’il se passe avant le concert

« Feu », le concert

Cependant, on peut sentir comme un fil conducteur tout au long du livre : le récit d’une journée type précédant un concert, en commençant par la nuit, le réveil, le matin, le repas du midi, l’après-midi, le pré-concert, le concert, le post-concert.

Alexandre Tharaud se livre ici de manière très intime. Il nous raconte, à la manière de petits tableaux impressionnistes, son parcours de vie aux débuts parfois difficiles et son quotidien de soliste.

Il est très instructif pour qui pratique le piano. En effet, confronté à la scène tous les jours de sa vie, Alexandre Tharaud s’est trouvé confronté à toutes les difficultés que nous rencontrons tous, mais de manière démultipliée. Il les a contournées, il les a abattues, il a trouvé des solutions. Il n’a pas le choix, dans cette vie qui est la sienne.

On n’y découvre au fil des pages un Alexandre très sensible. Il a dû se construire une discipline très stricte, et chercher des solutions aux difficultés qu’il rencontrait.  C’est un travailleur acharné, un solitaire de vocation. Mais on sent une grande générosité dans sa manière de nous offrir sa musique, ainsi que sa vie dans ce livre.

Il nous parle ici sans filtre, il nous dévoile beaucoup de ses angoisses, de sa fragilité. Peu de pianistes à ma connaissance, ont osé être d’une si grande honnêteté.

Il nous raconte ses cauchemars qui, je l’avoue, m’ont rappelé beaucoup des miens. Notamment le grand classique de monter sur scène en ne sachant absolument pas ce qu’il faut jouer… atroce je vous assure !!

Ce livre m’a inspiré, m’a conforté dans ma vision de la pratique du piano. En voici quelques exemples :

  • La pratique du piano suppose un entretien physique approprié. Prendre soin de son corps. Faire du sport, se muscler, se ressourcer, prendre l’air.
  • Jouer du piano, c’est jouer avec tout son corps, et être à son écoute autant qu’à l’écoute du son. C’est aussi développer son éveil, sa disponibilité, sa sensibilité.
  • L’apprentissage du piano et de sa pratique ne se fait pas uniquement en prenant des cours et en travaillant, mais aussi en écoutant les enregistrements des grands pianistes, en allant au concert, en se nourrissant de personnes inspirantes.
  • Jouer en public n’est pas ce que l’on croit. Et ça s’apprend.

On apprend dans ce livre que la vie (si on ne le savait pas encore) d’un pianiste de renommée internationale est loin d’être de tout repos. Combien de pianistes se lancent à l’assaut d’une telle vie sans vraiment connaitre la réalité d’un tel métier… Mais Alexandre Tharaud ne se plaint pas, bien au contraire. Il aime cette vie et en assume tous les aspects difficiles. Il éprouve une grande gratitude envers son public qu’il respecte profondément.

J’entendais un jour Alexandre Tharaud dans une interview dire qu’il n’était pas un écrivain. Je trouve cependant personnellement que l’écriture est très fluide, avec beaucoup petites pointes d’humour qui rendent la lecture très facile et agréable.

Alexandre Tharaud en bis à Bordeaux

Rentrons maintenant plus en profondeur dans le livre.

Travail et loisir

C’est un grand déchiffreur, un véritable « boulimique » de partition, il nous confie qu’il s’impose de se priver de partitions pour s’éviter de passer plus de temps à déchiffrer qu’à travailler ses concerts. Cela rejoint tout à fait ce que je dis régulièrement, qu’il est important de bien séparer le travail pianistique du loisir pianistique si l’on vise un certain niveau.

Un pianiste professionnel ne « s’amuse » pas toute la journée. Il travaille dur chaque jour, même ceux durant lesquels il n’en a pas forcément envie. Ce n’est pas parce qu’on fait de sa passion son métier, qu’il n’y a pas de jours sans motivation.

« Un seul projet, travailler, me remettre en question chaque jour. »

Il a trouvé des moyens de bien séparer sa vie personnelle de son travail. Ce n’est plus un secret pour personne qu’AT n’a plus de piano chez lui depuis plusieurs années. Mais il va même plus loin encore, il y a très peu de trace de la musique dans son propre appartement.

« Mon appartement n’est pas celui d’un pianiste. Peu de musique… et surtout pas de piano… »

Les métiers autour du pianiste soliste

Nous découvrons tous les métiers qui soutiennent ces pianistes sous les feux de la rampe. Tous ces métiers sans qui un pianiste ne serait rien ! Il est vrai que le public a trop souvent tendance à oublier que le concert suppose une équipe. L’accordeur de piano, le facteur de piano, le constructeur du piano, l’attaché(e) de presse, l’assistant(e), la maison de disques, l’agent, le producteur, l’organisateur du concert.

Il rend hommage aux accordeurs, sans qui le concert ne pourrait avoir lieu. Il regrette que le nom de l’accordeur ne soit jamais inscrit au programme. J’ai souvent pensé à cela. En effet, pourquoi le modèle du piano et le nom de l’accordeur ne sont-ils pas (au même titre que le preneur de son, le réalisateur etc.) mentionné sus les jaquettes de disque ou sur les programmes de concert ? C’est nier complètement l’importance primordiale pour le pianiste de l’instrument sur lequel il joue. AT dévoile le travail indispensable de préparation du piano avant chaque concert, et la collaboration étroite entre accordeur et pianiste soliste.

Réglage du piano avant le concert

Réglage avant le concert

Image de Loïc Lafontaine

Origines du piano, de sa facture et du récital

Les férus d’histoire seront comblés par notamment l’histoire du piano, de sa facture, des pianistes-compositeurs et leur rapport à la scène. Tout ceci racontée de manière très agréable et accessible.

On apprend par exemple que Chopin fut mime, que Dussek fut le premier à se placer de profil par rapport au public, que le mot « récital » est apparut pour la première fois en Angleterre suite à un concert de Franz Liszt.

En tant qu’amoureuse de l’origine des mots et des expressions, j’avoue avoir été particulièrement servie dans ce livre. On y trouve beaucoup d’explications sur le vocabulaire du concert en francophonie, mais aussi la différence qu’il peut y avoir dans les différentes langues et cultures. 

On n’y apprend également beaucoup de petites anecdotes croustillantes.

Une chose a particulièrement attiré mon attention : il nous raconte que dans les débuts du piano, on ne disait pas « on joue » du piano, mais « on dit », « on la (le) récite ».

Le terme d’interprétation également n’est apparu qu’à partir du moment où le pianiste n’est plus lui-même compositeur ou improvisateur. 

« les pianistes, de faux chanteurs qui racontent des histoires. »

« le pianiste est né du chanteur, le soliste est né de son narcissisme, l’interprète est né de la disparition (des pianistes créateurs compositeurs). »

Alexandre Tharaud en concert à Bordeaux

Le concert à travers le temps, l’espace, les coutumes et les langues 

On y fait également un tour du monde des grandes salles de la planète et de l’acoustique qui leur est propre. Très intéressant pour quelqu’un qui n’a pas eu encore l’occasion de pratiquer le « tourisme concertant ».

Des petits passages savoureux comme ce qu’on peut dire à un artiste avant qu’il rentre sur scène pour lui porter chance dans les différents pays. J’ai appris pourquoi on avait l’habitude en France de dire « merde » pour porter chance à quelqu’un ! Cela m’a bien fait rire. Mais je vous laisse la surprise…

Vous vous êtes peut-être déjà demandé quelle est l’origine des applaudissements ?

« l’homme trop éloigné d’un ami pour l’enlacer, reproduit le geste de ces deux mains lui ajoutant le son. Ici encore la musique naissait du silence.»

Toutes les coutumes du concert sont donc passées en revue : les applaudissements, le bis, le bouquet, la séance de dédicaces et les différences entre les cultures.

J’ai adoré sa petite histoire du côté cour et côté cœur, qui m’a permis enfin de mémoriser ce que cela signifie.

Il semble regretter le côté festif et joyeux du concert d’autrefois ou du concert de musique populaire.

L’instrument

Il regrette également que nous soyons les seuls les instrumentistes a ignorer quasiment tout de notre instrument. En effet, qui sait réellement ce qui se passe derrière le meuble du piano ? Ce que c’est qu’un double échappement, ou encore la différence entre la table d’harmonie et le cadre…

On y apprend donc une foule d’éléments intéressants sur l’acoustique des pianos et leurs différentes marques.

Piano démonté

Image de Loïc Lafontaine

Confidences

Alexandre Tharaud raconte ses débuts difficiles au Madigan et dans les petites salles parisienne où il y rodait ses programmes, souvent dans la plus grande indifférence.

C’est un fin gastronome. Et oui, il adore manger contrairement à ce que sa physiologie pourrait faire croire. C’est ceci dit une tendance assez commune chez les musiciens.

Ce n’est cependant pas un mondain. Il n’est donc pas très fan de cocktails ou soirée de gala. Il serait plus dîner entre amis ou méditation solitaire dans son hôtel.

Il est chez lui sur scène, dans les théâtres, depuis son enfance. Il est d’ailleurs très peu souvent à son domicile à Paris et ne s’y sent pas autant chez lui que dans ses tournées. Pour lui il semble presque que la vraie vie soit plus réelle sur une scène que dans le quotidien à l’extérieur.

Théâtres et salles européennes

Alexandre Tharaud est attentif à ses fragilités. Son corps, son sommeil et sa mémoire lui ont posé de nombreux problèmes au cours de sa carrière et il a été dans l’obligation de trouver des solutions. Il pratique régulièrement la natation, la technique Alexander et s’aide de l’homéopathie, et d’une grande discipline de vie.

« j’ai cultivé l’écoute. » dit-il quand il parle de son propre corps.

Ce n’est plus un secret pour personne qu’il a décidé de ne plus jouer de mémoire. Il raconte ce qui l’a poussé à ce choix courageux à une époque où personne n’a encore osé sauter le pas.

« Le trou de mémoire n’est rien en soi, il n’y a pas mort d’homme. Mais la peur par anticipation, suivi du choc psychologique qu’elle induit, eux, sont dévastateurs. »

Il est vrai que pourquoi s’imposer quelque chose parce que tout le monde de fait et que c’est la coutume, si cela vous empêche d’avancer. Il a ouvert d’ailleurs par cette décision la voie à de nombreux pianistes qui se sont libérés depuis de ce fardeau.

Réflexion musicale

Alexandre Tharaud offre une réflexion sur l’écoute du temps chez le musicien et d’autant plus un soliste. Pour lui celui-ci vit en permanence dans l’anticipation de son désir.

« Le pianiste, entouré de chiffres, compte et comptabilise… nombre de musiciens sont enfants de mathématiciens, physiciens. Pas de hasard. Au conservatoire m’avez appris à faire mentalement le tour du piano avant de commencer à jouer ne pas me précipiter. »

C’est étonnant ce parallèle qu’il fait entre temps et chiffres. Comme si pour profiter du temps il fallait le comptabiliser, le mettre dans un cadre, le délimiter, le rendre quantifiable.

« Au piano, on peut aussi s’amuser à compter avant de jouer la première note, ou au cours d’un point d’orgue, un long silence, après le dernier accord, pour travailler la résonance, ce mystère qui suit la musique. Préparer un concert, c’est autant envisager le silence que le son. On néglige trop souvent les respirations. Les jeunes musiciens se déstabilisent face a leur propre silence, celui de l’auditoire, de l’écoute. Le regard muet les interroge encore une chose que le soliste doit réfléchir tout au long de sa vie et travailler dans l’anticipation… »

« Il compte ses pas, ses notes, son temps. »

 « ( la vie du musicien )… rythmée de secondes et de chiffres qui le consolident et l’arriment à la terre. »

« Le pianiste tripote son temps, tout le temps. »

Sa vie de musicien soliste

« Sol–iste. Les quatre dernières lettres se réfèrent à la pratique. Un ébéniste pratique le bois. Pianiste le piano. Le soliste pratique sa solitude. Un artisan il a sculpte, la poli, la fait vivre. »

« Seul pour mieux partager. »

Alexandre Tharaud vis une vie de solitaire. Mais cette solitude lui convient. Il regrette seulement la difficultés à garder des amis pour un concertiste physiquement absent quasiment en permanence. En perpétuel déplacement, il parle de ses valises comme de petites maisons qui le suivent partout. Il affirme aimer profondément cette vie.

«Voyager c’est avancer, voir du paysage.»

Voyage perpétuel du pianiste virtuose

«J’ai conscience de l’incroyable chance de pratiquer ce métier et de recevoir tant en retour. Chaque soir, de mon lit, je remercie le public. Dans la pénombre il arrive aux larmes d’en témoigner. »

Il exprime les difficultés les écueils de ce métier, mais il ne se plaint pas. Il clame que contrairement à ce que l’on pourrait croire, non, il n’est pas fatigué à la fin des concerts, non, il ne laisse pas mourrir de faim et que non, il ne voudrait pas faire autre chose que ce qu’il fait pour le moment.

« Ce métier exige abnégation et sacrifices. Le danger c’est de vivre en bulle. De ne plus avoir aucune distance avec son jeu, en oubliant de parler à l’auditeur. »

Il recommande de sortir de son cadre, de destiner sa musique à quelqu’un, la parler, la dire.

« Aller à la rencontre… Sortir… Découvrir le répertoire explorer la musique de notre époque. Partager la scène avec d’autres artistes dans le mode d’expression diffèrent. Ne pas s’emprisonner. »

Influences

AT nous parle des concerts qui ont changé sa vie. Il a été extrêmement marqué notamment par la chanteuse Barbara.

« Le plus merveilleux héritage qu’elle m’a laissé : ne rien cacher, mettre tout sur table, jusqu’à sa peau. Nos failles sont notre identité, notre chance. »

« Barbara m’offrait un champ plus large qu’un professeur de piano ne m’avait jamais proposé. »

Les chanteurs d’une manière générale ont été pour lui d’une grande influence sur son travail du phrasé. Son père était chanteur, ainsi que sa sœur qui est une soprano colorature.

« Les chanteurs me conseillaient sur le phrasé, la qualité du son, la diction, me chantait un intervalle en exemple. Pour attraper une note aiguë un chanteur prends le temps de l’atteindre. Je l’imitais et trouvais naturellement un phrasé plus lyrique chopinien… Mes leçons de piano se trouvaient là plus qu’ailleurs. Dans les théâtres. »

« J’ai appris des chanteurs, bien davantage qu’auprès de nombreux instrumentiste. »

Ayant commencé par la danse, Alexandre Tharaud vit la musique avec son corps. Sa mère est danseuse. C’est certainement ce qui me le rend si sympathique, car nous avons cela en commun. Un danseur vit la musique dans son propre corps. Il en ressens les vibrations et ça le met en mouvement.

Cela me rappelle quelqu’un qui m’a dit dans ma jeunesse, que le clavier est la scène sur laquelle les mains dansent.

« Je joue avec le corps de ma mère et la voix de mon père. »

Préparation du concert

Image de Loïc Lafontaine

Gestion du concert

Alexandre Tharaud nous parle de sa préparation dans la journée du concert.

« Pas question de gambader… Se concentrer, éviter de focaliser sur le concert, au contraire le regarder venir, l’accueillir doucement. S’occuper du corps. Reposer l’esprit et le corps. »

Il nous emmène avec lui dans sa loge, les coulisses, le dessous de scène, la salle vide et pleine, son acoustique. Nous découvrons ce que je vis un artiste sur le chemin entre sa loge et le piano au moment où il joue la première note.

Salle de concert vide avant un concert

Il parle bien sûr du trac

« la plupart du temps je n’ai pas peur. Seul un léger trac m’accompagne. »

Alexandre Tharaud pratique cependant la technique Alexander bien connu des comédiens et chanteurs. Cette technique parmi tant d’autres permet de prendre conscience de chaque partie de son corps, de l’observer, de se détendre. Elle est aussi connue pour aider à une meilleure gestion du trac.

« Vouloir réussir sur scène est un non-sens. Bien entendu, on préfère plaire que décevoir… Je propose d’écouter la rencontre et de s’en nourrir. »

« Le trac n’est pas un problème pour peu qu’on en ait une conscience aiguë. Lié au regard de l’autre ou à l’instant précis au cours duquel on est censé réussir. Réussirent quoi ?… Il n’y a rien à réussir. Que devrait-on réussir, sinon plaire… »

« Un concert commencé sur les chapeaux de roue ne tient pas sur la longueur, mieux vaut une entrée sur le fil, imparfaite, il y aura plus de chemin à parcourir. »

Méditons cela, nous qui fonçons tête baissée dans nos morceaux… C’est finalement comme un marathon ou une randonnée en montagne. Mieux vaut ne pas se griller les ailes dès le début.

On apprend que nous, public, changeons l’acoustique d’une salle. Nous découvrons ce qu’un soliste perçoit de nous sur scène, les lumières, les bruits qui lui parviennent.

Quelques anecdotes et portraits de personnages, acteurs du concert, m’ont beaucoup fait rire, car cela m’a rappelé effectivement des personnes que j’ai pu croiser moi-même. Par exemple l’auditrice fan des premiers rangs, le tourneur de pages, le régisseur.

Sa petite « leçon pour tousseur » est particulièrement savoureuse, et pleine d’empathie.

Contrairement à ce que l’ont pourrait croire, on apprend que l’auditeur a un rôle à jouer dans le concert.

« Nous jouons ensemble. »

Le concert vu par du point de vue du pianiste soliste

Les œuvres, les compositeurs

La rencontre entre un interprète et une œuvre me fait penser finalement à n’importe quelle autre situation de rencontre. Parfois ça colle tout de suite, d’autres fois c’est plus difficile. La relation se construit petit à petit. Alexandre Tharaud en parle comme d’une relation de couple.

« Une œuvre trop jouée stagne… perd vite de sa substance… Ne pas hésiter à changer,… explorer de nouvelles issues, écouter d’autres versions pour se régénérer, surtout ne pas tourner en rond. »

Il parle aussi des différents compositeurs, de sa relation avec eux et de la façon dont chacun prend son chemin au contact du public. Des regards originaux et passionnant sur Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Rachmaninov, Ravel et Éric Satie…

Le public

Jouer en public

La phrase suivante m’a particulièrement parlée.

« Ne pas chercher à faire comprendre. L’interprète est un médium, pas un professeur. »

En effet à l’âge de 16 ans, essayant d’apprendre une œuvre de Beethoven, j’ai dit à mon professeur que je n’arrivais pas à comprendre l’oeuvre. Elle m’a répondu qu’il n’y avait pas à comprendre. Et a ajouté : « joue ». Alors il est vrai qu’elle a peut-être manqué à ce moment là de diplomatie, mais je comprends maintenant ce qu’elle a essayé de me faire passer comme message. On m’avait cependant tellement répété qu’il était important d’analyser une œuvre que je croyais qu’en la disséquant je la jouerais mieux. Je me disais que si je n’arrivais pas à comprendre et apprécier Beethoven, peut-être qu’en l’analysant je réglerais le problème…

Depuis j’ai compris que la musique souvent n’avait pas besoin de nous. En tout cas pas autant qu’on le croit… le rôle de l’interprète, finalement est beaucoup plus « simple », dans le sens « humble ».

« À mon sens, vouloir faire comprendre à l’auditeur revient à ne pas le respecter. »

Je dis souvent à mes élèves, qu’il est important de ne pas vouloir « faire sentir » à l’auditeur ce qu’il devrait sentir de notre point de vue. J’ai remarqué que beaucoup de pianistes, en particulier dans les passages qu’ils adorent, sur-joue ce passage là comme pour dire : « écoutez ! Mais écoutez comme c’est beau ! » Le corps en avant avec de grands mouvements… mais il n’y a pas besoin de tout cela. La musique parle d’elle même. Je dirais que nous l’incarnons, la prononçons, lui donnons vie, mais que c’est à l’auditeur de l’accueillir selon son propre vécu…

Quelques phrases à méditer à ce sujet :

« Le respecter, c’est ne rien lui cacher. »

« Le métier d’interprète c’est aussi ça, lever toutes les barrières entre la musique et son auditeur. »

« Si je suis disponible, mon jeu exprime cette disponibilité. Je ne cherche rien. Surtout pas a impressionner. Je suis là simplement à l’écoute du public et de son silence. Je l’accepte tout entier sereinement.»

« Si les bruits nous gênent, c’est que notre bruit intérieur nous gêne. »

Il dédie chaque concert à une personne qui lui est cher.

Là aussi une chose que j’ai remarquée. Il est plus facile d’imaginer jouer (parler) à quelqu’un en particulier, plutôt que de jouer (parler) à une foule. Toute personne s’adressant à une audience le sent un jour ou l’autre : on est plus pertinent, si l’on pense à s’adresser à une personne unique.

« Je joue pour chacun, chacune. »

Les mains du pianiste

Le toucher du pianiste

AT entretien avec le piano un rapport d’une grande sensualité. Sa vision du toucher du pianiste est là encore à coté de la croyance commune…

« Je ressens l’instrument en véritable extension de mon corps.»

« Le pianiste touche, sa vie entière. »

« Qu’est-ce que le toucher ?…

Par quel beau toucher, j’entends je suis touché. »

Il insiste régulièrement sur le fait qu’il ne joue pas qu’avec ses mains, mais avec tout son corps, toutes ces cellules. Toute sa chair. Au titre même du livre « Montrez-moi vos mains » Alexandre Tharaud répond au lecteur « je veux bien vous les montrer… mais elles n’ont rien d’extraordinaire… »

Il est vrai que de nombreuses personnes attribuent aux mains des pianistes des pouvoirs, des vertus, des dons particuliers. Tout cela est si loin de la réalité et fait beaucoup de tort aux apprentis pianistes qui se créent avec cette croyances de faux problèmes.

Voilà, j’espère que cet article vous aura donné envie de lire ce livre. Je le conseille à tout pianiste quelque soit son niveau afin de se débarrasser des croyances limitantes qu’il pourrait avoir adoptées durant son parcours. Etre pianiste n’est souvent pas ce que l’on croit…

Si cet article vous a plu, je vous serais extrêmement reconnaissante de le partager à vos amis sur les réseaux sociaux, ou par mail.

Alexandre Tharaud

Morceaux choisis, citations inspirantes :

« Prononcer chaque note en éveil permanent. »

« Le son sort du ventre, pas des muscles. »

« On s’attache terriblement à une partition … (pour le pianiste) elle est alors son principal ancrage physique avec le concert à venir. Une compagne de scène. »

À propos des pianos sur lesquels il joue :

« En vieux couple ne pas se laisser submerger sous le poids de l’autre. 550 kg tout de même. Elle est où l’éloignement imposer crée de la frustration et attise le désir, ainsi les retrouvailles deviennent-elles des célébrations. Je me jette dessus avec gourmandise, nous travaillons ensemble comme des fous. »

« La puissance ne dépend rien de la masse corporelle. »

« Quand l’inspiration me manque, je repense aux conseils de Madame Taccon (son premier professeur de piano), imprimés au plus profond de moi… 

  • Faire parler le piano, prononcer, donner un sens à chaque phrase, surprendre, se surprendre, en état d’éveil permanent. 
  • Il faut faire parler le piano, mettre des syllabes sur chacune des notes. 
  • Le bras est un tuyau, l’eau doit passer du ventre au clavier sans aucune crispation ne l’entrave. »

« Un pianiste fou, ça plaît énormément. Pourtant c’est un artiste dévasté. »

« Ma génération est orpheline. Nous jouons comme des orphelins. Le cordon ombilical s’est coupé, il ne réside plus que dans les enregistrements. Plus personne sur cette terre ne les a connu (les descendant des premiers pianistes compositeurs). À nous d’imaginer la descendance, au-delà des témoignages sonores. À nous de renouveler le répertoire. À nous d’ouvrir de nouvelles perspectives, avec nos pianos, notre voix, notre langue, si éloignés des leurs. »

Ma dédicace d'Alexandre Tharaud

Recherches utilisées pour trouver cet article :montrer moi vos mains

Le pianiste de Wladyslaw Szpilman

 

 

Je viens de relire ce récit poignant qui m’avait déjà beaucoup marqué il y a quelques années. Si vous ne connaissez pas le livre, le titre vous évoque certainement en revanche le film de Roman Polanski inspiré de cette histoire, sorti en 2002. Il s’agit du récit autobiographique d’un pianiste polonais, Wladyslaw Szpilman, durant la seconde guerre mondiale. Il l’a écrit en 1946, au sortir de la guerre et l’a publié d’abord sous le titre “Une ville meurt”. Il s’agit de Varsovie où il vivait lors de la capitulation de la Pologne face à l’Allemagne en septembre 1939 et qu’il n’a pas voulu quitter. Le livre est cependant rapidement interdit, car revenant trop vite sur des faits traumatisants et honteux. Presque un demi-siècle plus tard, le manuscrit est retrouvé par le fils de l’auteur, Andrzej Szpilman, en 1998. Il est à nouveau publié et remporte un vif succès. Wladyslaw Szpilman s’est éteint le 6 juillet 2000, deux ans avant la sortie du film, à Varsovie.

 

Swladyslaw Szpilman portrait

Swladyslaw Szpilman

L’histoire :

Juif d’origine, il raconte la lente et atroce descente aux enfers des Varsoviens sous l’occupation Aryenne. On assise à la mise en place du tristement célèbre ghetto et à la dégradation des conditions de vies de leurs habitants. L’extermination systématique et organisé de toute la population juive est raconté de manière simple et sans pathos. Mais le récit n’en est que plus poignant. Swadyslaw Szpilman échappe de justesse à la déportation et essaie de survivre pendant des années d’abord avec l’aide d’amis et de connaissances, puis complètement seul au milieu des ruines.

varsovie

Varsovie en ruine

Le piano est peu évoqué par l’auteur et tient une place assez discrète et c’est compréhensible vu les circonstances. Mais, en tant que pianiste, j’ai noté des passages, des phrases, des réflexions qui ont attiré mon attention. Voici donc quelques réflexions tirées de ma lecture.

 

La place de l’artiste en temps de guerre :

Complètement abattu au début de l’occupation par l’armée allemande, Mr Szpilman se sent inutile et sans énergie. Il est lent à sortir de sa torpeur, mais se révèle petit à petit d’une force qu’il n’avait certainement pas lui-même soupçonné. Il joue pour faire vivre sa famille grâce à ses prestations dans le ghetto. Mais bien sûr les conditions de vie ne prêtent pas à apprécier la musique… La musique perd petit à petit sa place face aux difficultés et aux besoins des habitants de Varsovie, comme on peut le lire par exemple dans cet extrait :

“Au Nowoczesna, personne ne prêtait la moindre attention à ce que je jouais. Plus je tapais sur mon piano, plus les convives élevaient la voix tout en s’empiffrant et en trinquant. Chaque soir, entre mon public et moi, c’était une lutte ouverte à qui arriverait à imposer son vacarme sur l’autre. Une fois, un client a même envoyé un serveur me demander de m’interrompre un instant parce que je l’empêchais d’écouter la qualité des pièces de vingt dollars-or que l’un de ses commensaux venait de lui vendre. Il les faisait doucement tinter contre le guéridon en marbre, les portait à son oreille entre deux doigts et écoutait intensément la manière dont ils sonnaient, seule et unique musique agréable à son oreille.”

Lorsqu’il n’est plus temps de jouer du piano, il travaille dure pour survivre et ne pas partir dans les camps. Il aide la résistance Varsovienne en transportant des munissions dissimulées dans des sacs de pain et de pommes de terre. Sa qualité de pianiste va cependant lui permettre de se sortir de beaucoup de faux pas et à échapper à la mort à plusieurs reprise. Les gens vont se souvenir de lui, vont le protéger, le sauver. Est-ce du respect ou de la reconnaissance face à quelqu’un de talent qui les a fait rêver dans des temps plus doux ? C’est même grâce à un capitaine allemand mélomane, Wilm Hosenfeld, qui le protège à la fin de la guerre, que nous pouvons lire ces lignes aujourd’hui. Mais je ne vous en dit pas plus…

 

La naïveté du musicien :

Une chose m’a frappé plusieurs fois dans ce livre. Mr Szilman évoque plusieurs fois une incompréhension face aux comportements inhumain qu’on pu avoir des musiciens qui l’entouraient, face à l’horreur et à la peur. Il s’indigne régulièrement devant des actes de trahison et de grande violence qu’il qualifie d’indigne d’un musicien. Des gens qui pouvaient commettre des atrocités d’un coté et jouer avec un si grand talent de l’autre. Comme si la musique pouvait sauver l’homme de sa noirceur profonde… Mais la religion n’arrive pas à cela, comment la musique pourrait-elle le faire ?  Ce n’est pas à la musique d’élever l’homme, c’est à l’homme de le faire avec ce qui lui est donné, musique ou autre…

Je comprends cependant complètement son étonnement, cela m’a rappelé beaucoup de moment où je me suis posé des questions similaires, dans des circonstances bien moins dramatique bien sûr. On retrouve aussi chez beaucoup de conversations de mélomane cette croyance que les musiciens seraient des personnes sauvées de toute médiocrité grâce à leur art. Mais la réalité est bien plus complexe que cela. Bien sûr je ne suis pas en train de dire qu’il n’y a pas de personnes extraordinaires et exceptionnelles parmi les artistes. Je dis juste que ce n’est pas un gage de qualité humaine au sens noble.

 

Les difficultés du pianiste :

Il est difficile pour un pianiste de ne pas penser lors de circonstances physiquement difficiles à son métier et à ce qui lui permet de l’exercer : ses mains. Que peut faire un pianiste sans elles ? Combien de fois ai-je protégé mes mains lors de match de hand ou de volley à l’école, m’attirant les foudres de mes camarades… Tout effort qui engage les mains est souvent source d’inquiétude et d’appréhension chez le pianiste. J’ai retrouver plusieurs fois dans le livre cette préoccupation comme dans celui-ci :

“Le froid était de plus en plus vif. Au travail, il m’arrivait toujours plus souvent de sentir mes doigts s’engourdir jusqu’à en devenir inertes. Je ne sais pas ce que je serai devenu si le hasard n’était pas venu à mon aide… un jour j’ai glissé en portant du mortier et je me suis foulé la cheville. Constatant que j’étais désormais inapte au travail de construction, l’ingénieur m’a fait verser au service des fournitures. On était déjà fin novembre : quelques jours de plus dans la froidure du chantier et je n’aurais pu sauver mes mains.”

 

Mains de Szpilman

Mains de Wladyslaw Szpilman

 

 

 

La force du pianiste :

Je me suis demandé si la force de Wladyslaw Szpilman n’avait pas sa source dans sa pratique, sa discipline pour arriver au niveau pianistique auquel il était arrivé avant la guerre. Dans la deuxième partie de la guerre, plusieurs mois il vit seul, caché dans l’angoisse, la peur et le manque criant de nourriture. Beaucoup d’hommes seraient morts bien avant lui. Qu’est-ce qui a pu le maintenir si longtemps si ce n’est sa capacité à se battre devant l’adversité. Il ne s’est pas battu avec des armes, mais il s’est battu pour rester en vie dans le plus grand isolement dans une ville totalement détruite. Et grâce à cela, nous avons ce témoignage d’une grande richesse aujourd’hui… Pour illustrer la force interne dont je veux parler, je vous propose de lire cet extrait :

”Novembre (1944) approchant, le froid s’est installé, notamment la nuit. Pour ne pas basculer dans la folie j’ai résolu de me fixer une discipline de vie immuable. J’avais gardé mes deux seuls trésors, mon stylo à encre et ma montre Oméga d’avant-guerre que je chérissais comme la prunelle de mes yeux, la remontant scrupuleusement pour qu’elle m’aide à respecter mon emploi du temps intangible. En fait, je passais toutes mes journées allongé afin d’économiser mes faibles forces, nous sortant de mon immobilité qu’à midi, pour prendre une biscotte et une tasse d’eau, en veillant à économiser au maximum mes réserves. Du matin jusqu’à cette maigre collation, je restais les yeux fermés, à repasser dans ma tête toutes les partitions que j’avais pu exécuter dans ma vie, mesure par mesure, ligne par ligne. Cet exercice mnémotechnique allait s’avérer fort utile par la suite : lorsque j’ai recommencé à travailler après-guerre, je connaissais toujours mon répertoire et j’avais même mémorisé des œuvres entières, comme si je n’avais cessé de pratiquer la musique pendant toutes ces années. Ensuite, de midi au crépuscule, je concentrais mon esprit sur les livres que j’avais lus, je répétais en moi-même des listes de vocabulaire anglais, je me dispensais des cours muets en cette langue, me posant des questions et essayant d’y répondre sans faute. À la nuit tombée, je m’endormais pour me réveiller vers une heure du matin. Là, je partais à la recherche de nourriture à la lueur d’allumettes dont j’avais découvert une réserve dans l’un des appartements qui n’avait pas entièrement brûlé.”

Soldats allemands dans Varsovie en flammes

Soldats allemands dans Varsovie en flammes

 

Quelle force intérieure se dégage de ce texte ! Et voyez la puissance du cerveau et de la visualisation. Je parle souvent dans ce blog du travail mental. En voici un exemple véridique et puissant. Ceci a sauvé la vie de cet homme, musicien perdu dans le néant. Et il a pu continuer à “pratiquer” et travailler son instrument, sans piano et dans les pires conditions physiques et psychiques. Alors quelle excuse pouvons nous évoquer après avoir lu cela ?

Pour écouter le nocturne en do dièse mineur de Chopin par Swadyslaw Spilman lui-même 50 ans plus tard, cliquez sur l’image ci-dessous.

Swadislav Szpilman

Swadislav Szpilman au piano

 

Et si vous souhaitez en savoir plus sur cette histoire, achetez le livre et lisez-le avant de voir le film, qui bien qu’il soit excellent est forcément réducteur. En effet comment peut-on faire passer en 2h20 autant de subtilités qu’en 200 pages de confidences…

 

Pour vous procurer le livre, cliquez sur l’image ci-dessous.

 

Le film :

Palme d’or à Cannes en 2002, le film de Roman Polanski remporte un grand succès pour son adaptation du livre à l’écran. Wladyslaw Szpilman est incarné par Adrien Brody et le capitaine Wilm Hosenfeld, le sauveur allemand par Thomas Kretschmann. Comme tous les films sur cette période et le sujet de la Shoah, il est éprouvant aux âmes sensibles. C’est un très bon film, assez fidèle au texte d’origine, même si quelques rares éléments romancés rajoutés le rendent plus “cinématographique”. Si vous avez pu regarder le film “la liste de Schindler” sans vous arrêter avant la fin, vous pourrez supporter pour celui-ci.

Pour vous procurer le film en DVD cliquez sur l’image ci-dessous.

Le Pianiste [Mid Price]

 

Si cet article vous a plu, partagez-le sur les réseaux sociaux, afin de rendre hommage à cet homme, ce pianiste qui a vécu l’indicible mais a eu le courage de le mettre en mot malgré tout.